Entre robinet, bouteille et osmose inverse : enjeux de santé et point de vue de l’urologue

L’été 2026 restera dans nos mémoires. Le robinet toussait plus qu’il ne coulait. Les coupures de la SONEDE se succédaient d’un quartier à l’autre, et les rayons d’eau en bouteille se vidaient à vue d’œil [1]. Beaucoup d’entre nous ont fait la tournée des épiceries, patienté dans des files d’attente, puis monté des packs de six bouteilles par l’escalier, un dans chaque main, en pensant très fort à leurs vertèbres lombaires.
Pendant cette période, j’ai découvert que j’avais eu, quelques années plus tôt, une idée presque géniale : installer un petit osmoseur sous l’évier de ma cuisine. L’investissement était modeste. Les filtres se changent environ tous les six mois, pour un coût raisonnable. L’eau est agréable à boire, et elle sort directement à la maison. Pendant que d’autres soulevaient des packs, j’ouvrais un robinet. Mon dos m’en remercie encore. Je dois toutefois à la vérité une précision : un osmoseur filtre l’eau, il ne la fabrique pas. Quand la SONEDE coupe, mon appareil coupe aussi, une fois son petit réservoir vidé.
Cette crise m’a surtout poussé à regarder de plus près ce que nous buvons tous les jours sans y penser. Robinet, bouteille, osmoseur : toutes les eaux se valent-elles ?
Commençons par une évidence que l’on oublie. Notre corps est fait d’eau à environ 60 %. Chaque jour, un adulte en perd près de deux litres et demi, surtout par les urines, mais aussi par la peau, la respiration et les selles [2]. Il faut donc les remplacer. Les références européennes fixent l’apport total souhaitable à environ 2 litres par jour pour une femme et 2,5 litres pour un homme. Ces chiffres comprennent l’eau des aliments, qui en couvre environ un cinquième [3]. La chaleur, le sport et la fièvre augmentent ces besoins. La soif, elle, arrive tard. Chez la personne âgée, elle peut même manquer à l’appel [2].
Qu’appelle-t-on « eau de boisson » ? Plusieurs familles coexistent [2]. L’eau du robinet est une eau traitée, désinfectée et contrôlée. L’eau de source provient d’une nappe souterraine. Elle est potable naturellement, sans traitement chimique. L’eau minérale naturelle a la même origine, mais sa composition doit rester stable dans le temps. C’est elle qui affiche fièrement son calcium et son magnésium sur l’étiquette. Viennent ensuite les eaux aromatisées et les eaux purifiées par osmose inverse. Les bulles d’une eau gazeuse ne changent rien à l’hydratation. Leur intérêt dépend seulement de la composition inscrite sur l’étiquette.
Le thé et le café comptent aussi dans la ration quotidienne, tout comme les fruits et les légumes, riches en eau. Les sodas et les boissons sucrées, en revanche, apportent surtout des calories. Une vaste étude américaine a suivi plus de 194 000 personnes pendant plus de huit ans. Les gros consommateurs de cola sucré avaient 23 % de calculs rénaux en plus. Les buveurs de café en avaient 26 % de moins, ceux de thé 11 % de moins [4]. Il s’agit d’une association, pas d’une preuve de cause à effet. Mais elle va dans le sens du bon sens. Dans mon métier, l’eau a un ennemi bien connu : le calcul urinaire. Quand on boit peu, l’urine se concentre. Les cristaux de calcium, d’oxalate ou d’acide urique s’y retrouvent à l’étroit, s’agglomèrent et finissent par former des calculs.
Boire davantage dilue l’urine et réduit ce risque. Ce n’est pas une intuition. Dans un essai italien, 199 patients ayant déjà fait un calcul ont été suivis pendant cinq ans. Ceux à qui l’on avait demandé de boire assez pour uriner au moins deux litres par jour ont récidivé deux fois moins (12 % contre 27 %) [5]. Des chercheurs qui ont regroupé et analysé l’ensemble des études sérieuses sur le sujet arrivent à la même conclusion [6].
Les recommandations 2026 de l’Association européenne d’urologie sont donc claires [7]. Chez les personnes qui ont déjà fait un calcul, il faut boire 2,5 à 3 litres par jour. L’objectif est d’obtenir plus de 2,5 litres d’urine par 24 heures. Il faut répartir les boissons sur toute la journée et compenser les pertes dues à la chaleur ou au sport. Un repère simple : des urines claires. Attention, ces chiffres concernent les personnes à risque de calculs. Ce n’est pas une consigne universelle. L’eau reste la boisson de premier choix. Il faut limiter les sodas, les boissons sucrées et l’alcool [4,7]. Les jus d’agrumes apportent du citrate, un inhibiteur naturel des calculs, mais aussi du sucre.
Faut-il alors fuir le calcium de l’eau ? Non, et c’est une idée reçue tenace. Les mêmes recommandations demandent de ne pas restreindre le calcium alimentaire. Un apport normal, de 1 à 1,2 gramme par jour, protège plutôt contre les calculs d’oxalate de calcium [7]. Le vrai suspect est le sel : au-delà de 4 à 5 grammes par jour, il augmente l’élimination urinaire de calcium [7]. Or, le sel vient surtout de l’assiette, pas de la bouteille. Les eaux tunisiennes analysées contiennent 12 à 52 mg de sodium par litre [8]. C’est très peu à côté du pain, de l’harissa et des conserves.
Le magnésium et les bicarbonates ont plutôt bonne réputation. Une eau allemande très chargée (plus de 3 000 mg de bicarbonates et 337 mg de magnésium par litre) a augmenté chez douze volontaires le pH et le citrate urinaires, deux facteurs protecteurs [9]. Mais aucune eau tunisienne n’approche ces valeurs : on y mesure 70 à 345 mg de bicarbonates par litre [8]. Un autre essai a comparé une eau calcique et bicarbonatée à une eau faiblement minéralisée. Les effets dépendaient de l’eau choisie et du moment de la prise, à jeun ou au repas [10]. La science reste donc nuancée. Les recommandations européennes ne désignent d’ailleurs aucune eau minérale particulière [7]. Pour prévenir les calculs, la quantité compte bien plus que la marque.
« Pour prévenir les calculs, la quantité compte bien plus que la marque. »
Que vaut l’eau du robinet en Tunisie ? La SONEDE affirme que l’eau distribuée respecte la norme tunisienne NT 09.14 [1]. Plus de 57 000 analyses ont été réalisées en 2023, avec un taux de conformité de 97,9 % [11]. L’odeur de chlore ne signifie pas que l’eau est dangereuse : c’est la trace de la désinfection [1]. Après une coupure, l’eau peut sortir trouble ou jaunâtre ; il suffit de la laisser couler quelques instants [1]. Deux nuances s’imposent. D’abord, la composition minérale varie selon la source. L’eau du Grand Tunis n’est pas celle des nappes plus salées du Centre et du Sud [1]. Je n’ai pas trouvé de données publiques détaillées, région par région, sur le calcium, le magnésium ou le sodium de l’eau distribuée. Ensuite, potable ne veut pas dire « idéale » : cela veut dire sans danger sanitaire.
Et l’eau en bouteille ? Une étude a comparé l’étiquetage de vingt marques vendues en Tunisie [8]. Le résidu sec, reflet de la minéralisation totale, va de 237 à 654 mg par litre. Le calcium varie de 30 à 144 mg/L, le magnésium de 7 à 37 mg/L, les sulfates de 8 à 168 mg/L. Nos eaux sont donc, pour la plupart, moyennement minéralisées. Deux marques dépassaient 120 mg/L de calcium. Une autre dépassait le seuil de fluor de 1,5 mg/L [8]. Ces données datent de 2018. La meilleure source reste l’étiquette de la bouteille que vous tenez en main.
Reste l’eau osmosée. L’osmose inverse pousse l’eau à travers une membrane très fine. Elle retient la plupart des polluants, mais aussi l’essentiel des sels minéraux : calcium, magnésium, sodium. Le résultat dépend de l’appareil, de la membrane, de l’eau d’arrivée et de l’entretien. Certains modèles ajoutent une cartouche de reminéralisation. Un filtre négligé peut, à l’inverse, devenir un nid à bactéries [2]. Et l’appareil rejette à l’égout une partie de l’eau traitée, ce qui fait sourire en pleine pénurie. Est-ce dangereux de boire une eau pauvre en minéraux ? L’Organisation mondiale de la santé n’a fixé aucune valeur minimale pour le calcium ou le magnésium. Les liens évoqués entre magnésium de l’eau et maladies cardiovasculaires restent incertains [12]. L’agence allemande d’évaluation des risques ne voit pas de risque pour une personne qui mange de façon équilibrée. Elle invite seulement à la vigilance en cas d’alimentation déséquilibrée, de grossesse ou de sport intensif [13].
Existe-t-il donc une eau idéale ? Pour une personne en bonne santé, aucune étude ne démontre la supériorité de l’eau du robinet, de l’eau osmosée ou de l’eau minérale. Le premier critère est la sécurité sanitaire. Le deuxième est la quantité bue. La composition minérale vient ensuite, avec le goût et le prix. Nos minéraux viennent d’abord de notre alimentation. Un litre d’une eau tunisienne moyenne apporte environ 80 mg de calcium, soit moins d’un dixième des besoins quotidiens [7,8]. Pour ceux qui ont déjà fait des calculs, le choix de l’eau se discute avec l’urologue, selon le type de calcul et le bilan urinaire.
Chez moi, je mélange mon eau osmosée avec un peu d’eau minérale. Hors de la maison, je bois de l’eau minérale. Je n’ai trouvé aucune étude qui valide ce mélange. Ce n’est pas une recommandation, seulement une habitude personnelle qui me rassure, dans le cadre d’une alimentation variée. L’essentiel est ailleurs : boire assez, privilégier l’eau, se méfier du sucre et du sel, et lire les étiquettes. Mon osmoseur m’a épargné quelques packs pendant la crise. Il m’a surtout appris à regarder mon verre d’eau autrement. Et il a gardé mon dos pour le bloc opératoire.
Texte écrit et élaboré par Dr Yassine Ouanes : Professeur Agrégé en Urologie
RÉFÉRENCES
1. Ben Zineb M. Eau du robinet : la Sonede assure qu’elle est potable, les Tunisiens restent sur leurs gardes. Business News [Internet]. 31 août 2026 [cité 30 oct 2026]. Disponible sur: https://businessnews.com.tn/2026/08/31/eau-du-robinet-la-sonede-assure-quelle-est-potable-les-tunisiens-restent-sur-leurs-gardes/1416240/
2. Joyeux H, Joyeux J. Mangez mieux : de 0 à 100 ans. Paris: Pocket; 2021. p. 101-10.
3. EFSA Panel on Dietetic Products, Nutrition, and Allergies (NDA). Scientific opinion on dietary reference values for water. EFSA J. 2010;8(3):1459.
4. Ferraro PM, Taylor EN, Gambaro G, Curhan GC. Soda and other beverages and the risk of kidney stones. Clin J Am Soc Nephrol. 2013;8(8):1389-95.
5. Borghi L, Meschi T, Amato F, Briganti A, Novarini A, Giannini A. Urinary volume, water and recurrences in idiopathic calcium nephrolithiasis: a 5-year randomized prospective study. J Urol. 1996;155(3):839-43.
6. Bao Y, Wei Q. Water for preventing urinary stones. Cochrane Database Syst Rev. 2012;(6):CD004292.
7. Skolarikos A, Davis NF, Gambaro G, Geraghty R, Jung H, Kamphuis GM, et al. EAU Guidelines on Urolithiasis. Limited update March 2026. Arnhem: EAU Guidelines Office; 2026.
8. Sghaier T, Ben Abdallah MA. Étude comparative de la composition physico-chimique de vingt marques d’eaux conditionnées et commercialisées en Tunisie. J New Sci. 2018;56(3).
9. Siener R, Jahnen A, Hesse A. Influence of a mineral water rich in calcium, magnesium and bicarbonate on urine composition and the risk of calcium oxalate crystallization. Eur J Clin Nutr. 2004;58(2):270-6.
10. Ferraro PM, Baccaro R, Baroni S, D’Alessandri L, Carpenito C, Di Daniele N, et al. Effect of water composition and timing of ingestion on urinary lithogenic profile in healthy volunteers: a randomized crossover trial. J Nephrol. 2021;34(3):875-82.
11. Bergaoui R. Réconcilier le Tunisien avec l’eau du robinet. Leaders [Internet]. 18 oct 2026 [cité 30 oct 2026]. Disponible sur: https://leaders.com.tn/article/38550-ridha-bergaoui-reconcilier-le-tunisien-avec-l-eau-du-robinet
12. World Health Organization. Safe drinking-water from desalination. Geneva: WHO; 2011. (WHO/HSE/WSH/11.03). 13. Bundesinstitut für Risikobewertung (BfR). Health risk assessment of mineral water with very low mineral content. BfR Opinion No 041/2020. Berlin: BfR;




